Dans les milieux ruraux et rurbains du Bénin méridional, le succès des églises évangéliques invite à problématiser les parcours de conversion ou de reconversion à différents pouvoirs religieux, dans une quête de salut et de réussite sociale.

Les clameurs des églises évangéliques, qui se multiplient dans les centres urbains de plusieurs pays d’Afrique, s’adressent au Diable et au Sorcier. Les religions « endogènes » y sont les cibles principales des pasteurs, construisant une dichotomie entre « Bien » et « Mal » à leur dépens. Problématiser l’élaboration de cette opposition morale suppose de procéder à une ethnographie des pratiques religieuses, sociales et économiques des populations qu’elles ciblent.

Consacrée aux églises pentecôtistes implantées dans les milieux ruraux et rurbains du sud Bénin (moins étudiés que les villes), cette recherche s’attache à restituer l’hétérogénéité des groupes qui les composent, les parcours sociaux et religieux de ses membres, les rôles de chacun en leur sein, les rapports de genre. Elle traverse les frontières religieuses, suivant les itinéraires des acteurs à la recherche de la fifa (la paix), entre conversions et reconversions, et met en corrélation le développement de l’évangélisme avec la montée des cultes traditionnels, entre « anciens » et « nouveaux » voduns.

« Dieu prend toujours les bonnes places », dit Séraphin, diacre, en racontant la grande connaissance que son père lui aurait transmis dans les cultes aux ancêtres kuvito et dans le la magie bŏ, si Jésus ne l’avait pas appelé pour évangéliser sa famille et son village. Les expériences des diacres et responsables locaux d’église nous interrogent sur leurs anciens rôles dans les religions « endogènes », sur leurs efforts pour amener les gens de leur famille et de leur village à se convertir au pouvoir de l’Évangile, ainsi que sur les parcours de leurs frères qui, parallèlement, cherchent leur voie en tant que chefs vodun.

Conditions d’enquête

L’enquête ethnographique a débuté dans le cadre d’un Master, avec un séjour de deux mois et demi au Bénin. Dans la banlieue de Cotonou, capitale économique du pays, j’ai d’abord résidé dans la maison d’un pasteur et suivi son quotidien comme celui de ses fidèles. Je me suis rendue ensuite dans son village natal afin d’étudier l’expansion du pentecôtisme dans les milieux rurbains et ruraux.

Pour cette recherche, le terrain a été élargi à plusieurs villages de la même commune rurale. La « guerre spirituelle » qui s’y livre entre évangélisme et religion endogène a soulevé des enjeux méthodologiques majeurs : afin de trouver « ma » place dans les villages, j’ai choisi de résider auprès d’une famille catholique, à partir de laquelle je peux traverser les frontières.

Dans la commune de Kpomassè une grande variété de langues est parlée : le fongbe et le yoruba au centre, le saxwe, le kotafon et le pedah dans les villages près du lac. Je travaille donc avec un interprète local, étudiant en géographie humaine et économique.

village
La paroisse Assemblées de Dieu, devant l’entrée de la collectivité d’une famille royale. « C’est mon oncle qui a amené l’église pour l’évolution de la famille », dit Prudence, jeune enseignant.
femme
« Nyonù wɛ nyi agùn », c’est la femme qui est l’église, m’explique Marie. Cette femme fut adepte vodun (vodunsi) de cinq divinités, ensuite elle devint Jat, celle qui s’occupe de l’enseignement des danses, des chansons et de la langue aux nouvelles vodunsi. Il y a environ quinze ans, Marie se convertit à l’évangélisme ; elle joua un rôle majeur pour l’implantation d’une église dans son village. Aujourd’hui elle est diaconesse et chef de la chora

Lexique

Fifa : l’humidité ou la fraicheur ; le terme est utilisé aujourd’hui pour exprimer la notion de « paix », en particulier dans l’univers religieux et familial.

 : communément traduit avec le terme de « magie », le bŏ comporte l’utilisation des objets, des plantes, des paroles pour se protéger de ou contre quelqu’un.

Kuvito : littéralement, « qui appartient (to) aux enfants (vi) de la mort (ku) », il s’agit d’un culte d’origine yoruba permettant la communication entre morts et vivants ; aujourd’hui les familles d’autres origines peuvent « acheter » les Kuvito d’une famille yoruba.

Vodun : il est difficile aujourd’hui de définir ce terme, utilisé par les acteurs pour indiquer les « divinités endogènes » et en tant que synecdoque pour parler de la « religion endogène ».

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