camusSe poser la question du rapport d’Albert Camus à la violence, c’est revenir sur une tension, pire, un déchirement, entre la nécessité qui s’impose parfois d’avoir recours à la force et la volonté de ne jamais justifier ce recours. C’est ce déchirement qui s’étend tout au long de l’itinéraire intellectuel de l’artiste et que nous avons choisi d’étudier.

Camus, existentialiste ? Camus, philosophe ? Camus, écrivain ou dramaturge ? Voilà des questions qui reviennent souvent dans les travaux scientifiques comme dans les recherches destinées au grand public. Nous avons voulu travailler une nouvelle facette de l’écrivain, une facette encore peu explorée, celle de l’artiste qui s’empare d’une question rendue brûlante par son contexte historique. Cette question c’est celle de la violence.

Brûlante ? Albert Camus est né en 1913 en Algérie, son père décèdera quelques mois plus tard sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale. Après une formation philosophique dans les années 1930 à Alger, le jeune Camus se dirige vers la littérature et le journalisme mais toujours de plain-pied dans l’histoire, entre la Guerre d’Espagne et la montée des fascismes. Survient alors la Seconde Guerre mondiale et Camus, embarqué dans l’histoire, se voit forcé de prendre le parti de la liberté : il s’engage dans la Résistance. Plus tard, la décolonisation amène son lot de violences et de combats, en particulier en Algérie, pays de naissance de Camus auquel il reste profondément attaché. L’itinéraire intellectuel du prix Nobel de Littérature de 1957 est jalonné d’épisodes violents : de quelle manière s’est-il emparé de ce sujet dans son oeuvre comme dans sa vie ? Seule une généalogie précise de ses réflexions et de ses engagements sur le thème de la violence nous permettra de répondre à cette question.

Un retour global sur l’oeuvre de l’artiste s’impose tout autant qu’une analyse en profondeur de ses choix quant à ses engagements et prises de position publiques. Ce chemin débutera bien entendu dans les années 1930, durant lesquelles Camus acquiert sa formation philosophique et reçoit ses premières influences. Cette époque des premiers écrits et des premiers engagements deviendra une véritable source, à laquelle il reviendra tout au long de sa vie.

La Seconde Guerre mondiale surgit alors et fait office de véritable choc. Déjà présente en filigrane dans l’oeuvre de Camus, la violence prend alors un rôle central notamment dans les nombreuses réflexions qui entourent son entrée dans la Résistance.

Après la guerre vient le temps du retour d’expérience, Camus entend alors revenir sur son rapport à la violence à travers son vécu de la guerre et sa vision de la révolution. Il s’agit là de lutter contre le nihilisme qui selon lui prend une nouvelle forme, celle de l’historicisme qui fait de l’histoire un absolu indépassable. Les quelques perspectives dégagées à cette occasion ne mettront pas longtemps à être ébranlées notamment dans la tourmente des décolonisations que connaissent les années 1950. Le déchirement face à la violence se poursuit dans le déchirement de l’Algérie, son pays…

Garder à la violence son caractère de rupture, de crime – c’est-à-dire ne l’admettre que liée à une responsabilité personnelle. Autrement elle est par ordre, elle est dans l’ordre – ou la loi ou la métaphysique. Elle n’est plus rupture. Elle élude la contradiction. Elle représente paradoxalement un saut dans le confort. On a rendu la violence confortable.

Albert Camus, Carnets, OEuvres complètes tome II, p. 1093

Chronologie

7 novembre 1913 : naissance d’Albert Camus à Mondovi.

11 octobre 1914 : Lucien Camus, père de l’écrivain, meurt des suites de ses blessures reçues lors de la bataille de la Marne.

Mai 1937 : parution de son premier ouvrage L’Envers et l’Endroit aux Éditions Charlot à Alger.

Octobre 1938 : après des études de philosophie (hypokhâgne et licence) qui ne peuvent le mener à l’agrégation en raison de sa tuberculose, Camus devient journaliste à Alger républicain, fidèle au programme du Front populaire de 1936.

1939 : publication de Noces, un recueil de textes aux Éditions Charlot

1940-1942 : Camus passe son temps entre la métropole pour des séjours de repos mais aussi de création et l’Algérie. Il épouse Francine Faure à Lyon, le 3 décembre 1940.

1942 : année chargée puisqu’elle voit l’achèvement de la pièce de théâtre Caligula et les publications de L’Étranger (en mai), Le Mythe de Sisyphe (en septembre).

1943 : après un temps de réflexion et de création, Camus fait le choix d’entrer dans la Résistance, il publie les premières Lettres à un ami allemand en forme de manifeste de son engagement et il devient l’un des rédacteurs principaux du journal Combat (décembre).

1944 : à la Libération de Paris, Camus devient l’une des grandes voix de la Résistance à travers ses fameux éditoriaux dans Combat.

1945 : il prend position en faveur de l’épuration mais refuse par principe la peine de mort. Il est l’un des seuls journalistes de l’époque, en France, à traiter de la répression des émeutes de Sétif et Guelma, tout comme il dénonce l’utilisation de la bombe atomique sur Hiroshima. C’est aussi l’année de naissance de ses enfants, Catherine et Jean, des jumeaux.

1947 : publication de La Peste, premier grand succès de l’écrivain. Il se retire définitivement de l’équipe de rédaction de Combat.

1949 : création de la pièce Les Justes au théâtre Hébertot.

Octobre 1951 : publication de l’essai L’Homme révolté, sûrement celui qui créera le plus de polémiques.

1954 : publication de L’Été, recueil de courts essais.

1956 : Camus lance le 22 janvier, accompagné de nombreux proches, un appel à la trêve civile en Algérie alors que la répression succède aux mouvements d’insurrection depuis 1954. Il démissionne de son poste de collaborateur à L’Express.

1957 : le 16 octobre, Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son oeuvre.

1958-1959 : Camus travaille, entre autres, à son nouveau projet de roman : Le Premier homme.

1960 : Camus trouve la mort dans un accident de voiture à Villeblevin dans l’Yonne, aux côtés de son ami Michel Gallimard.

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