Alors que le pain a toujours été protégé de la logique de marché par les gouvernements marocains, assurant ainsi son prix modique, l’actuel parti au pouvoir et les élites économiques négocient pour la suppression du système de régulation.

Il est des biens dont les termes de marchandisation ne cessent d’être débattus. Au Maroc, le pain, produit de base dans le panier de la ménagère, en est un. L’histoire des mobilisations sociales révèle la symbolique détenue par cette marchandise, qui a régulièrement servi de support à l’expression du mécontentement social. Depuis l’indépendance, et sous des formes mouvantes, le pouvoir politique marocain régule le prix du pain, et subventionne la farine de blé tendre qui en est à la base, venant ainsi coproduire le phénomène de politisation du pain et singulariser ces marchandises.

En sus de maintenir les prix d’une quantité déterminée pour la consommation finale, cette politique de subvention de la farine de blé tendre assure un revenu à l’agriculteur national. Chargée de leur production, de leur distribution et de leur commercialisation, une partie des opérateurs privés de cette filière contribue de manière directe à la conduite de ce dispositif.

L’enquête vise à décrire et analyser les dynamiques concrètes au sein de cette filière où l’État trouve aussi sa place. Il s’agit :

  • de penser ensemble la genèse de trois objets que les sciences sociales analysent souvent distinctement : les espaces de production, les espaces marchands et les pratiques de consommation (ainsi que leur articulation à l’État) ;
  • d’analyser la manière dont les opérateurs économiques contribuent au façonnement d’une politique interventionniste, et assimilent cette fonction sociale. Une attention particulière est portée au contenu des négociations du monde des affaires qui cherchent à substituer l’idée d’une responsabilisation sociale des entreprises à la régulation étatique.

Afin de restituer cette analyse des processus de la co-formation de l’État, du marché et de l’élite économique marocaine, l’enquête mobilise les outils de la sociologie économique et politique, en procédant à des entretiens, des observations, des analyses de documents officiels, et des études d’archives.

Chakib Alj, capitaine d’industrie et négociateur incontournable de la libéralisation

1987, c’est l’année où Chakib Alj reprit les rennes de la minoterie de son défunt père, qui n’était qu’une société parmi beaucoup d’autres de cet éminent homme d’affaire. N’ayant pas tardé à développer ses activités et investissements, Chakib Alj est aujourd’hui à la tête d’une puissante holding… et de plusieurs fédérations professionnelles de la filière céréalière.

En 1993, il est sollicité par le ministre de l’Agriculture pour faire partie des têtes dirigeantes de l’Association professionnelle de la minoterie (APM), alors chargée de la gestion de la subvention. Quand, quelques années plus tard, un scandale politico-financier s’abat sur l’APM et son collègue Ghali Sebti, Chakib Alj travaille sur un projet de réforme du statut de cette association, dans le but de lui retirer la gestion financière de la subvention de l’État ; une manière pour les minotiers de s’affirmer comme des hommes d’affaire dont les préoccupations sont tournées exclusivement vers le marché libre.

En 2000, il quitte ce qui est devenu la Fédération Professionnelle de la Minoterie, puis en reprend la présidence en 2010 à la demande de ses membres, et devient également le président de l’Association professionnelle de la minoterie industrielle de la région « centre ».

En 2013, il est élu à la tête de la Fédération Interprofessionnelle des Activités Céréalières (FIAC) qui regroupe toute la chaine de valeur, « de la fourche à la fourchette ». C’est au travers de celle-ci qu’il continue de négocier la libéralisation totale de la filière.

La dernière réforme discutée a vu les minotiers prêts à s’engager à acheter 7 millions de quintaux de la production nationale de blé tendre, et à produire une farine « économique ». Mais au sein de cette proposition, les administrations étatiques de contrôle sont évincées : c’est la filière qui sera son propre arbitre, au travers de la FIAC.

 

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